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La chasteté consacrée
et l'union nuptiale du Christ et de l'Église

1. Selon le Décret conciliaire Perfectae caritatis, les religieux « évoquent aux yeux de tous les fidèles cette admirable union établie par Dieu et qui doit être pleinement manifestée dans le siècle futur, par laquelle l'Église a le Christ comme unique Époux » (PC, 12). C'est dans cette union que l'on découvre la valeur fondamentale de la virginité ou du célibat consacré pour Dieu. C'est pour cette raison que l'on parle de « chasteté consacrée ». La vérité de cette union ressort de nombreuses affirmations du Nouveau Testament. Rappelons que déjà le Baptiste désigne Jésus comme l'Époux à qui appartient l'épouse, c'est-à-dire le peuple qui accourt à son baptême, tandis que Jean se voit lui-même comme « l'ami de l'Époux, qui est présent et l'écoute », et qui « exulte de joie à la voix de l'époux » (Jn 3, 29). C'est une image nuptiale qui était déjà employée dans l'Ancien Testament pour indiquer le rapport étroit entre Dieu et Israël. Tout spécialement, les prophètes, après Osée (1, 2 et s.), s'en sont servis pour exalter ce rapport et le rappeler au peuple s'il le trahissait (cf. Is 1, 21 ; Jr 2, 2 ; 3, 1 ; 3, 6-12 ; Ez 16 ; 23). Dans la seconde partie du Livre d'Isaïe, la restauration du peuple d'Israël est présentée comme la réconciliation de l'épouse infidèle avec l'époux (cf. Is 50, 1 ; 54, 5-8 ; 62, 4-5). La présence de cette image dans la religiosité d'Israël apparaît également dans le Cantique des Cantiques et dans le psaume 45, chants qui préfigurent les noces avec le Roi-Messie, ainsi qu'ils ont été interprétés par les traditions juive et chrétienne.

2. Dans ce contexte de la tradition de son peuple, Jésus s'approprie cette image pour dire qu'il est lui-même l'Époux annoncé et attendu : l'Époux-Messie (cf. Mt 9, 15 ; 25, 1). Il insiste sur cette analogie et cette terminologie également pour expliquer ce qu'est le « Royaume » qu'il est venu apporter. « Le Royaume des cieux est comparable à un roi qui célébrait les noces de son fils » (Mt 22, 2). Il compare ses disciples aux compagnons de l'époux, qui se réjouissent de sa présence et qui jeûneront quand l'époux leur sera enlevé (cf. Mc 2, 19-20). On connaît bien également la parabole des dix vierges qui attendent la venue de l'époux pour la célébration des noces (cf. Mt 25, 1-13), comme aussi celle des serviteurs qui doivent être vigilants pour accueillir leur maître au retour des noces (cf. Lc 12, 35-38). On peut dire, dans le même sens, que le premier miracle accompli par Jésus à Cana, précisément lors d'un repas de noces (cf. Jn 2, 1-11), est plein de signification.

En se définissant lui-même par le titre d'Époux, Jésus a exprimé le sens de son entrée dans l'histoire, où il est venu pour réaliser les noces de Dieu avec l'humanité, selon l'annonce prophétique, pour établir la nouvelle Alliance de Yahvé avec son peuple et répandre dans le cœur des hommes un don nouveau d'amour divin, en leur en faisant goûter la joie. En tant qu'Époux, il invite à répondre à ce don d'amour : tous sont appelés à répondre à l'amour par l'amour. Il demande à certains une réponse encore plus plénière, plus forte, plus radicale : celle de la virginité ou du célibat « pour le Royaume des cieux ».

3. On sait que saint Paul a accueilli et développé lui aussi l'image du Christ Époux, suggérée par l'Ancien Testament, et que Jésus a faite sienne dans sa prédication et la formation des disciples qui devaient constituer la première communauté. À ceux qui sont mariés, l'Apôtre recommande de tenir compte de l'exemple des noces messianiques : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église » (Ep 5, 25). Mais également, en dehors de cette application spécifique au mariage, il considère la vie chrétienne dans la perspective d'une union sponsale avec le Christ : « Je vous ai fiancés à un Époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ » (2 Co 11, 2). Cette présentation au Christ-Époux, Paul voulait qu'elle soit celle de tous les chrétiens. Mais, sans aucun doute, l'image paulinienne de la vierge chaste trouve sa réalisation la plus intégrale et son sens plénier dans la chasteté consacrée. La Vierge Marie est le plus beau modèle de cette réalisation : elle a accueilli en elle le meilleur de la tradition sponsale de son peuple, ne se limitant pas à la conscience de son appartenance spéciale à Dieu au plan socio-religieux, mais portant l'idée de la nuptialité d'Israël jusqu'à la donation totale de son âme et de son corps « pour le Royaume des cieux », sous cette forme sublime de la chasteté choisie consciemment. Aussi le Concile peut-il affirmer que, dans l'Église, la vie consacrée se réalise en harmonie profonde avec la Bienheureuse Vierge Marie (cf. Lumen gentium, 41), qui est présentée par le Magistère de l'Église comme « Celle qui est consacrée de la manière la plus parfaite » (cf. Redemptionis donum, 17).

4. Dans le monde chrétien, une lumière nouvelle a surgi de la parole du Christ et de l'offrande exemplaire de Marie, très vite connue par les premières communautés. La référence à l'union nuptiale du Christ et de l'Église confère au mariage lui-même sa dignité la plus haute. En particulier, le sacrement de mariage fait entrer les époux dans le mystère de l'union du Christ et de l'Église. Mais la profession de virginité ou de célibat fait participer les consacrés au mystère de ces noces d'une manière plus directe. Alors que l'amour conjugal va au Christ-Époux par l'intermédiaire d'un conjoint humain, l'amour virginal va directement à la personne du Christ par une union avec lui sans intermédiaire : un mariage spirituel vraiment complet et décisif. C'est ainsi que, en la personne de ceux qui professent et vivent la chasteté consacrée, l'Église réalise au maximum son union d'Épouse avec le Christ-Époux. Aussi doit-on dire que la vie virginale se trouve au cœur de l'Église.

5. Toujours dans la ligne de la conception évangélique et chrétienne, on doit ajouter que cette union immédiate avec l'Époux constitue une anticipation de la vie céleste, qui sera caractérisée par une vision ou une possession de Dieu sans intermédiaires. Comme le dit le Concile Vatican II, la chasteté consacrée « évoque cette admirable union établie par Dieu et qui doit être pleinement manifestée dans le siècle à venir » (PC, 12). Dans l'Église, l'état de virginité ou de célibat a donc une signification eschatologique, en tant qu'annonce particulièrement expressive de la possession du Christ comme unique Époux, telle qu'elle se réalisera en plénitude dans l'au-delà. On peut lire en ce sens la parole annoncée par Jésus sur l'état de vie qui sera celui des élus après la résurrection des corps : « Ils ne prennent ni femme ni mari ; aussi bien ne peuvent-ils plus mourir, car ils sont pareils aux anges et ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection » (Lc 20, 35-36). La condition de la chasteté consacrée, malgré les obscurités et les difficultés de la vie terrestre, prélude à l'union avec Dieu, dans le Christ, qui sera celle des élus dans le bonheur du ciel, quand la spiritualisation de l'homme ressuscité sera parfaite.

6. Quand on réfléchit sur ce but de l'union céleste avec le Christ-Époux, on saisit quel est le profond bonheur de la vie consacrée. Saint Paul fait allusion à ce bonheur quand il dit que celui qui n'est pas marié se préoccupe surtout des choses du Seigneur et ne se trouve pas désuni entre le monde et le Seigneur (cf. 1 Co 7, 32-35). Mais il s'agit d'un bonheur qui n'exclut pas et ne dispense pas du tout du sacrifice, car le célibat consacré comporte des renoncements qui appellent à se conformer le plus possible au Christ crucifié. Saint Paul rappelle expressément que, dans son amour d'Époux, Jésus-Christ a offert son sacrifice pour la sainteté de l'Église (cf. Ep 5, 25). À la lumière de la Croix, nous comprenons que toute union au Christ-Époux est un engagement d'amour envers le Crucifié, de sorte que ceux qui professent la chasteté consacrée savent qu'ils sont destinés à une participation plus profonde au sacrifice du Christ pour la rédemption du monde (cf. RD, 8 et 11).

7. Le caractère permanent de l'union nuptiale du Christ et de l'Église s'exprime par la valeur définitive de la profession de la chasteté consacrée dans la vie religieuse : « Cette consécration sera d'autant plus parfaite que des liens plus fermes et plus stables reproduisent davantage l'union du Christ uni à l'Église son Épouse par un lien in-dissoluble » (LG, 44). L'indissolubilité de l'alliance de l'Église avec le Christ-Époux, dont on est rendu participant par l'engagement du don de soi au Christ dans la vie virginale, fonde la valeur permanente de la profession perpétuelle. On peut dire qu'elle est un don absolu à Celui qui est l'Absolu. C'est ce que Jésus nous fait comprendre quand il dit que « quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu » (Lc 9, 62). La permanence, la fidélité dans l'engagement de la vie religieuse s'éclairent à la lumière de cette parole évangélique. Par le témoignage de leur fidélité au Christ, les consacrés soutiennent la fidélité des époux dans le mariage. La mission d'apporter ce soutien est sous-jacente à la parole de Jésus sur ceux qui se rendent eunuques pour le Royaume des cieux (cf. Mt 19, 10-12). Par elle, le Maître veut montrer que l'indissolubilité du mariage – qu'il vient d'affirmer – n'est pas impossible à observer, comme l'insinuaient les disciples, parce qu'il y a des personnes qui, avec l'aide de la grâce, vivent en dehors du mariage dans une continence parfaite. On voit donc que, loin d'être opposés, le célibat consacré et le mariage sont unis dans le dessein divin. Ensemble, ils sont destinés à mieux manifester l'union du Christ et de l'Église.

Jean Paul II
Audience générale du 23 novembre 1994