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Les dimensions de la vie consacrée

1. À plusieurs reprises, dans mes catéchèses précédentes, j'ai parlé des « conseils évangéliques », qui se traduisent dans la vie consacrée par les « vœux » – ou au moins les engagements – de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Ils prennent toute leur signification dans le contexte d'une vie totalement consacrée à Dieu, en communion avec le Christ. L'adverbe « totalement » (« totaliter »), employé par saint Thomas d'Aquin pour spécifier la valeur essentielle de la vie religieuse, est extrêmement expressif ! « La religion est la vertu par laquelle on offre quelque chose pour le culte et le service de Dieu. Aussi appelle-t-on religieux par antonomase ceux qui se consacrent totalement au service divin, en s'offrant à Dieu comme en holocauste » (Somme théol., II-II, q. 186, a. 1). C'est un concept puisé dans la tradition des Pères, en particulier chez saint Jérôme (cf. Lettre 125, ad Rusticum) et chez saint Grégoire le Grand (cf. Super Ezech., hom. 20). Le Concile Vatican II, qui cite saint Thomas d'Aquin, fait sienne sa doctrine et parle de la « consécration à Dieu », intérieure et parfaite, qui, en tant que développement de la consécration baptismale, se réalise dans l'état religieux par les liens des conseils évangéliques (cf. LG, 44).

2. Remarquons que ce n'est pas l'élément humain qui a la priorité dans cette consécration. L'initiative vient du Christ, qui demande l'engagement, pris librement, de le suivre. C'est lui qui, prenant possession de la personne humaine, la « consacre ». Selon l'Ancien Testament, Dieu lui-même consacrait les personnes ou les choses, en leur communiquant d'une certaine manière sa sainteté. Ceci ne doit pas être compris au sens où Dieu sanctifiait intérieurement les personnes – et encore moins les choses –, mais en ce sens qu'il en prenait possession et les réservait à son service direct. Les objets « sacrés » étaient destinés au culte du Seigneur, et ne pouvaient donc servir que dans le cadre du temple et du culte, et non pas à ce qui était profane. Tel était le caractère sacré attribué aux choses, qui ne pouvaient être touchées par une main profane (par exemple, l'Arche d'Alliance, ou les calices du temple de Jérusalem, qui furent profanés – comme on le lit en 1 M1, 22 – par Antiochus Épiphane). À son tour, le peuple d'Israël fut « saint », en tant que « propriété du Seigneur » (segullah = le trésor personnel du souverain) et eut donc à cause de cela un caractère sacré (cf. Ex 19, 5; Dt 7, 6 ; Ps 135, 4, etc.). Pour communiquer avec cette « segullah », Dieu se choisissait des « porte-parole », « hommes de Dieu », « prophètes », qui devaient parler en son nom. Il les sanctifiait (moralement) par un rapport de confiance et une amitié spéciale qu'il leur accordait, si bien que certains de ces personnages étaient qualifiés d'« amis de Dieu » (cf. Sg 7, 27 ; Is 41, 8 ; Jc 2, 23). Mais il n'y avait ni personne, ni moyen, ni instrument institutionnel, qui puisse communiquer par sa force intrinsèque, même aux hommes les plus disponibles, la sainteté de Dieu. Cela devait être la grande nouveauté du baptême chrétien, par lequel les croyants ont « le cœur purifié » (He 10, 22) et sont intérieurement « lavés…, sanctifiés…, justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et dans l'Esprit de notre Dieu » (1 Co 6, 11).

3. La grâce est un élément essentiel de la Loi évangélique, car elle est une force de vie qui justifie et sauve, comme l'explique saint Thomas (cf. II-II, q. 106, a. 2), à la suite de saint Augustin (cf. De spiritu et littera, c. 17). Le Christ prend possession de la personne, au plus intime de celle-ci, dès le baptême, par lequel il inaugure son action de sanctification, en la « consacrant » et en suscitant chez elle l'exigence d'une réponse que lui-même rend possible par sa grâce, dans la mesure des capacités physiques, psychiques, spirituelles et morales du sujet. Le pouvoir souverain, exercé par la grâce du Christ dans la consécration, ne diminue pas en effet la liberté de la réponse à l'appel, ni la valeur et l'importance de l'engagement humain. Cela devient particulièrement évident dans l'appel à la pratique des conseils évangéliques. L'appel du Christ s'accompagne d'une grâce qui élève la personne humaine en lui donnant des capacités d'ordre supérieur pour suivre ces conseils. Cela signifie que, dans la vie consacrée, il y a un développement de la personne humaine, qui n'est pas frustrée mais élevée et valorisée par le don divin.

4. L'homme qui accepte l'appel et suit les conseils évangéliques accomplit un acte fondamental d'amour de Dieu, comme on peut le lire dans la Constitution Lumen gentium (n. 44) du Concile Vatican II. Les vœux religieux ont pour but de réaliser un sommet d'amour : un amour complet, voué au Christ sous l'impulsion de l'Esprit Saint, et, par l'intermédiaire du Christ, offert au Père. D'où la valeur d'oblation et de consécration de la profession religieuse qui, dans la tradition chrétienne orientale et occidentale, est considéré comme un « baptismus flaminis », en tant que « le cœur d'un homme est poussé par l'Esprit Saint à croire en Dieu, à l'aimer et à se repentir de ses péchés » (Somme théol., III, q. 66, a 11). J'ai exposé cette idée d'un quasi nouveau baptême dans ma Lettre Redemptionis donum : « La profession religieuse – sur le fondement sacramentel du baptême dans lequel elle s'enracine – est un nouvel “ensevelissement dans la mort du Christ” : nouveau, par le fait de la prise de conscience et du choix ; nouveau, par le fait de l'amour et de la vocation ; nouveau, par le fait de la “conversion” incessante. Un tel “ensevelissement dans la mort” fait que l'homme, “enseveli avec le Christ”, “vit avec le Christ dans une vie nouvelle”. C'est dans le Christ crucifié que trouvent leur fondement ultime aussi bien la consécration baptismale que la profession des conseils évangéliques qui, selon les paroles du Concile Vatican II, “constitue une consécration particulière”. Elle est à la fois mort et libération. Saint Paul écrit : “Considérez que vous êtes morts au péché” ; en même temps, toutefois, il appelle cette mort “libération de l'esclavage du péché”. Mais surtout, la consécration religieuse constitue, sur le fondement sacramentel du saint baptême, une vie nouvelle “pour Dieu en Jésus-Christ” » (RD, 7).

5. Cette vie est d'autant plus parfaite et recueille les fruits les plus abondants de la grâce baptismale (cf. LG,44) que l'union intime avec le Christ, acquise au baptême, se développe dans une union plus complète. En effet, le commandement d'aimer Dieu de tout son cœur, qui s'impose aux baptisés, est observé en plénitude par l'amour voué à Dieu par l'intermédiaire des conseils évangéliques. C'est une « consécration spéciale » (PC, 5) ; une consécration plus intime au service divin, « à un titre nouveau et spécial » (LG, 4) ; une consécration nouvelle que l'on ne peut pas envisager comme une implication ou une conséquence logique du baptême. Le baptême n'implique pas nécessairement une orientation vers le célibat et le renoncement à la possession des biens sous la forme des conseils évangéliques. Au contraire, dans la consécration religieuse, il s'agit de l'appel à une vie qui comporte le don d'un charisme originel qui n'est pas accordé à tous, comme Jésus l'affirme quand il parle du célibat volontaire (cf. Mt 19, 10-12). C'est donc un acte souverain de Dieu qui choisit librement, appelle, ouvre une voie, liée sans doute à la consécration baptismale, mais distincte de celle-ci.

6. D'une manière analogue, on peut dire que la profession des conseils évangéliques développe la consécration opérée par le sacrement de confirmation. C'est un nouveau don de l'Esprit Saint, conféré pour une vie chrétienne active par un engagement plus strict de collaboration, de service de l'Église, afin de produire, par les conseils évangéliques, de nouveaux fruits de sainteté et d'apostolat, en plus des exigences de la consécration de la confirmation. Lui aussi, le sacrement de la confirmation – et le caractère de l'activité chrétienne et de l'apostolat chrétien qu'il comporte – est à la racine de la vie consacrée. En ce sens, il est juste de voir les effets du baptême et de la confirmation dans la consécration que comporte l'acceptation des conseils évangéliques, et de placer la vie religieuse, qui est par nature charismatique, dans l'économie sacramentelle. Dans ce même ordre d'idées, on peut également observer que, pour les religieux prêtres, le sacrement de l'Ordre produit lui aussi ses fruits par la pratique des conseils évangéliques, en imposant l'exigence d'une appartenance plus étroite au Seigneur. Les vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance tendent à réaliser concrètement cette appartenance.

7. Le lien des conseils évangéliques avec les sacrements du baptême, de la confirmation et de l'Ordre, sert à montrer la valeur essentielle que représente la vie consacrée pour le développement de la sainteté de l'Église. Aussi voudrais-je terminer par une invitation à prier – prier assidûment – pour obtenir que le Seigneur accorde toujours davantage le don de la vie consacrée à l'Église que lui-même a voulue et créée « sainte ».

Jean Paul II
Audience générale du 26 octobre 1994