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Vie consacrée : la volonté fondatrice du Christ

1. Ce qui est le plus important dans les formes anciennes et nouvelles de « vie consacrée », c'est que l'on y discerne une conformité fondamentale à la volonté du Christ qui a institué les conseils évangéliques et qui, en ce sens, est le fondateur de la vie religieuse et de tout état analogue de consécration. Comme le dit le Concile Vatican II, les conseils évangéliques sont « fondés sur les paroles et les exemples du Seigneur » (LG, 43). Certains ont mis en doute ce fondement, ne considérant la vie consacrée que comme une institution purement humaine, née de l'initiative de chrétiens qui désiraient vivre plus à fond l'idéal de l'Évangile. Il est vrai que Jésus n'a fondé directement aucune des communautés religieuses qui se sont développées peu à peu dans l'Église, et qu'il n'a pas déterminé de formes particulières de vie consacrée. Mais ce qu'il a voulu et institué, c'est l'état de vie consacrée, dans sa valeur générale et ses éléments essentiels. Il n'y a pas de preuve historique qui permette d'expliquer cet état comme une initiative humaine née par la suite, et il n'est pas plus facilement concevable que la vie consacrée – qui a joué un si grand rôle dans le développement de la sainteté et de la mission dans l'Église – ne soit pas née d'une volonté fondatrice du Christ. Si nous explorons bien les témoignages évangéliques, nous découvrons que cette volonté apparaît très clairement.

2. Il ressort de l'Évangile que, dès le début de sa vie publique, Jésus appelle des hommes à le suivre. Cet appel ne s'exprime pas nécessairement par des mots : il peut résulter simplement de l'attraction qu'exerce la personnalité de Jésus sur ceux qu'il rencontre, comme c'est le cas pour les deux premiers disciples, selon le récit de l'Évangile de Jean. Déjà disciples de Jean-Baptiste, André et son compagnon (qui semble être l'Évangéliste lui-même) sont fascinés et comme saisis par celui qu'on leur présente comme « l'Agneau de Dieu ». Et ils se mettent aussitôt à suivre Jésus, avant même que celui-ci leur ait adressé la parole. Quand Jésus demande : « Que cherchez-vous ? », ils répondent par une autre question : « Maître, où habites-tu ? ». Ils reçoivent alors l'invitation qui changera toute leur vie : « Venez et voyez » (cf. Jn 1, 38-39). Mais, généralement, l'expression la plus caractéristique de l'appel, ce sont ces mots : « Suis-moi ! » (Mt 8, 22 ; 9, 9 ; 19, 21 ; Mc 2, 14 ; 10, 21 ; Lc 9, 59 ; 18, 22 ; Jn 1, 43 ; 21, 19). Ils manifestent l'initiative de Jésus. Auparavant, ceux qui désiraient embrasser l'enseignement d'un maître choisissaient celui dont ils voulaient devenir les disciples. Au contraire, par ses mots : « Suis-moi », Jésus montre que c'est lui qui choisit ceux qu'il veut avoir pour compagnons et disciples. Il dira en effet aux Apôtres : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16). Dans cette initiative de Jésus, apparaît une volonté souveraine, mais aussi un immense amour. Le récit de l'appel adressé au jeune homme riche laisse transparaître cet amour. On y lit que, lorsque le jeune homme déclare qu'il a observé les commandements de la Loi depuis sa jeunesse, Jésus « posant son regard sur lui, se mit à l'aimer » (Mc 10, 21). Ce regard pénétrant, plein d'amour, accompagne l'invitation : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi » (ibid.). Cet amour divin et humain de Jésus, si ardent qu'un témoin de la scène s'en souvient, se renouvelle en tout appel au don total de soi-même dans la vie consacrée. Comme je l'ai écrit dans mon Exhortation apostolique Redemptionis donum, « en lui se reflète l'amour éternel du Père qui “a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais qu'il ait la vie éternelle” (Jn 3, 16) (n. 3) ».

3. Toujours selon le témoignage de l'Évangile, l'appel à suivre Jésus comporte de nombreuses exigences. Le récit de l'invitation faite au jeune homme riche met l'accent sur la renonciation aux biens matériels. En d'autres cas, on souligne plus expressément la renonciation à la famille (cf. par exemple Lc 9, 59-60). Généralement, suivre Jésus signifie renoncer à tout pour s'unir à lui et l'accompagner sur les routes de sa mission. C'est le renoncement auquel ont acquiescé les Apôtres, comme le déclare Pierre : « Voici, nous avons tout laissé et nous t'avons suivi » (Mt 19, 27). C'est dans sa réponse à Pierre que Jésus indique le renoncement aux biens humains comme un élément fondamental de la marche à sa suite (cf. Mt 19, 29). De l'Ancien Testament, il ressort que Dieu demandait à son peuple de le suivre par l'observance des commandements, mais sans jamais formuler des requêtes aussi radicales. Jésus manifeste sa souveraineté divine en réclamant au contraire une consécration absolue à sa personne, jusqu'au détachement total des biens et des affections terrestres.

4. Remarquons pourtant que, tout en formulant les nouvelles exigences que comprend l'appel à le suivre, Jésus les présente au libre choix de ceux qu'il appelle. Ce ne sont pas des préceptes, mais des invitations ou des « conseils ». L'amour que manifeste Jésus quand il appelle le jeune homme riche n'enlève pas à ce dernier son pouvoir de libre décision, comme le montre son refus de le suivre car il accorde sa préférence aux biens qu'il possède. L'évangéliste Marc note qu'« il s'en alla tout triste, car il avait de grands biens » (Mc 10, 22). Jésus ne le condamne pas pour cela. Mais il observe à son tour, non sans une certaine affliction, qu'il est difficile pour les riches d'entrer dans le Royaume des Cieux et que seul Dieu peut opérer certains détachements, certaines libérations intérieures, qui permettent de répondre à l'appel (cf. Mc 10, 23-27).

5. Par ailleurs, Jésus assure que les renoncements requis pour le suivre obtiennent leur récompense, un « trésor dans le ciel », c'est-à-dire une abondance de biens spirituels. Il promet même la vie éternelle dans le siècle à venir, et le centuple dès ici-bas (cf. Mt 19, 29). Ce centuple fait allusion à une qualité supérieure de vie, à un bonheur plus élevé. L'expérience enseigne que la vie consacrée, selon le dessein de Jésus, est une vie profondément heureuse. Ce bonheur se mesure à la fidélité au dessein de Jésus. Le fait que, toujours selon l'allusion aux persécutions que Marc rapporte dans le même passage (cf. 10, 30), le « centuple » ne dispense pas de l'association à la Croix de Jésus, n'est pas un obstacle à ce bonheur.

6. Jésus a aussi appelé des femmes à le suivre. Le témoignage de l'Évangile nous dit qu'un groupe de femmes accompagnait Jésus et que ces femmes étaient nombreuses (cf. Lc 8, 1-3 ; Mt 27, 55 ; Mc 15, 40-41). Il s'agissait d'une grande nouveauté par rapport aux usages juifs : seule la volonté innovatrice de Jésus, qui incluait la promotion et en un certain sens la libération de la femme, peut expliquer ce fait. Aucun récit de vocation de femme ne nous est parvenu par les Évangiles, mais la présence de nombreuses femmes avec les Douze auprès de Jésus présuppose un appel, un choix de sa part, qu'il ait été silencieux ou exprimé. De fait, Jésus montre que l'état de vie consacrée, consistant à le suivre, n'est pas lié nécessairement à la destination au ministère sacerdotal, et que cet état concerne aussi bien les femmes que les hommes, chacun dans son domaine et selon la fonction assignée par l'appel divin. Dans le groupe de femmes qui suivait Jésus, on peut discerner l'annonce et même le noyau initial du nombre immense de femmes qui s'engageront dans la vie religieuse ou dans d'autres formes de vie consacrée, tout au long des siècles de l'Église et jusqu'à aujourd'hui. Cela vaut pour les « consacrées » mais aussi pour tant d'autres de nos sœurs qui suivent sous des formes nouvelles l'exemple authentique des collaboratrices de Jésus ; par exemple, comme « volontaires » laïques en de nombreuses œuvres d'apostolat, en de nombreux ministères et fonctions de l'Église.

7. Terminons cette catéchèse en reconnaissant que Jésus, en appelant des hommes et des femmes à tout quitter pour le suivre, a inauguré un état de vie qui se développera peu à peu dans son Église, sous des formes variées de vie consacrée, qui se réalisent dans la vie religieuse ou même – pour ceux que Dieu choisit – dans le sacerdoce. Depuis les temps évangéliques jusqu'à nos jours, la volonté fondatrice du Christ a continué à se réaliser, exprimée par cette très belle et très sainte invitation adressée à tant d'âmes : « Suis-moi! ».

Jean Paul II
Audience générale du 12 octobre 1994