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La voie de la perfection

1. La voie des conseils évangéliques a souvent été appelée « la voie de la perfection », et l'état de vie consacrée « état de perfection ». Ces termes se trouvent également dans la Constitution conciliaire Lumen gentium (cf. 45), alors que le Décret sur le renouveau de la vie religieuse porte le titre de Perfectae caritatis et a pour sujet « la recherche de la vie parfaite par les conseils évangéliques » (PC, 1). L'expression « voie de perfection » signifie évidemment voie d'une perfection à acquérir et non pas d'une perfection déjà acquise, comme l'explique clairement saint Thomas d'Aquin (Somme théol., II-II, q. 184, a. 5 et 7). Ceux qui sont engagés dans la pratique des conseils évangéliques ne prétendent pas du tout posséder la perfection. Ils se reconnaissent pécheurs comme tous les hommes, des pécheurs sauvés. Mais il se sentent et sont appelés plus expressément à tendre à la perfection, qui consiste essentiellement dans la charité (cf. ibid., q. 184, a. 1 et 3).

2. On ne peut certes oublier que tous les chrétiens sont appelés à la perfection. Jésus lui-même fait allusion à cette vocation : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). Le Concile Vatican II, quand il traite de la vocation universelle de l'Église à la sainteté, dit que cette sainteté « s'exprime sous toutes sortes de formes en chacun de ceux qui tendent à la charité parfaite, dans leur ligne propre de vie, en édifiant les autres » (LG, 39, cf. 40). Mais cette universalité de la vocation n'exclut pas que certains soient appelés d'une manière plus particulière à suivre une voie de perfection. Selon le récit de Matthieu, Jésus adresse son appel au jeune homme riche par ces mots : « Si tu veux être parfait… » (Mt 19, 21). C'est la source évangélique de la « voie de perfection » : le jeune homme riche avait interrogé Jésus sur « ce qui est bon » et, en réponse, il avait reçu l'énumération des commandements ; mais, au moment de l'appel, il est invité à une perfection qui va au-delà des commandements ; il est appelé à renoncer à tout pour suivre Jésus. La perfection consiste dans le don le plus complet de soi-même au Christ. C'est en ce sens que la voie des conseils évangéliques est une « voie de perfection » pour ceux qui y sont appelés.

3. Notons encore que la perfection proposée par Jésus au jeune homme riche ne signifie pas une atteinte à la personne, mais un enrichissement de celle-ci. Jésus invite son interlocuteur à renoncer à un programme de vie dans lequel la préoccupation de l'avoir tient une grande place, pour lui faire découvrir la vraie valeur de la personne, qui se réalise dans le don de soi aux autres personnes et particulièrement dans l'adhésion généreuse au Sauveur. Ainsi, nous pouvons dire que les renoncements – réels et importants – qu'appellent les conseils évangéliques n'ont pas un effet « dépersonnalisant » mais qu'ils sont destinés à perfectionner la vie personnelle, comme effet d'une grâce surnaturelle qui répond aux aspirations les plus nobles et les plus profondes de l'être humain. À cet égard, saint Thomas parle de « spiritualis libertas » et d' « augmentum spirituale » : liberté et croissance spirituelle (II-II, q. 184, a. 4).

4. Quels sont ces éléments de libération et de croissance que comportent les conseils évangéliques chez celui qui les professe ? Tout d'abord une tendance consciente à la perfection de la foi. La réponse à l'appel : « Suis-moi ! », avec les renoncements qui en découlent, requiert une foi ardente en la personne divine du Christ et une confiance absolue en son amour : l'une et l'autre, pour ne pas succomber aux difficultés, devront croître et se fortifier tout au long du chemin. On ne pourra non plus se passer de tendre consciemment à la perfection de l'espérance. La demande du Christ se situe dans la perspective de la vie éternelle. Ceux qui s'y engagent sont appelés à une espérance solide et ferme, au moment de leur profession comme tout au long de leur vie. Cela leur permettra de témoigner, au milieu des biens relatifs et caducs de ce monde, de la valeur impérissable des biens du ciel. La profession des conseils évangéliques développe surtout une tendance consciente à la perfection de l'amour envers Dieu. Le Concile Vatican II parle de la consécration réalisée par les conseils évangéliques comme du don de soi à Dieu « aimé souverainement » (LG, 44). C'est l'accomplissement du premier commandement : «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit et de toute ta force » (Dt 6, 5 ; cf. Mc 12, 30 et par.). La vie consacrée se développe d'une manière authentique par l'approfondissement continuel de ce don accordé dès le début, et par un amour toujours plus sincère et plus fort, dans une dimension trinitaire : c'est l'amour du Christ qui appelle à l'intimité avec lui, l'amour de l'Esprit Saint qui demande – et aide à la réaliser – une ouverture complète à ses aspirations, l'amour du Père, origine première et but suprême de la vie consacrée. Cela se produit spécialement par la prière mais aussi par tout le comportement, qui reçoit de la vertu infuse de religion une dimension véritablement verticale. À l'évidence, la foi, l'espérance et la charité suscitent et accentuent toujours davantage la tendance à la perfection de l'amour envers le prochain, comme expansion de l'amour à l'égard de Dieu. Le « don de soi à Dieu, souverainement aimé », implique un amour intense du prochain : amour qui tend à être le plus parfait possible, à l'imitation de la charité du Sauveur.

5. La vérité de la vie consacrée comme union au Christ dans la charité divine s'exprime par certaines attitudes fondamentales, qui doivent grandir pendant tout le reste de l'existence. En s'en tenant aux grandes lignes, on peut indiquer les attitudes suivantes : le désir de transmettre à tous l'amour qui vient de Dieu par l'intermédiaire du cœur du Christ, et donc l'universalité d'un amour qui ne se laisse pas arrêter par les barrières que l'égoïsme humain dresse au nom de la race, de la nation, de la tradition culturelle, des conditions sociales ou religieuses, etc. ; un effort de bienveillance et d'estime à l'égard de tous, particulièrement envers ceux qu'humainement on tend la plupart du temps à négliger ou à mépriser ; la manifestation d'une solidarité spéciale à l'égard des pauvres et de ceux qui sont persécutés ou victimes d'injustices ; l'empressement à secourir ceux qui souffrent le plus, comme aujourd'hui les nombreux handicapés, ceux qui sont abandonnés, les exilés, etc. ; le témoignage d'un cœur humble et doux, qui se garde de condamner, renonce à toute violence et à toute vengeance, et pardonne avec joie ; la volonté de favoriser partout la réconciliation et de faire accueillir le don évangélique de la paix ; le don de soi généreux pour toute initiative d'apostolat qui tend à répandre la lumière du Christ et à porter le salut à l'humanité ; la prière assidue aux grandes intentions du Saint-Père et de l'Église.

6. Aujourd'hui plus que jamais, nombreux et immenses sont les domaines où l'on réclame l'œuvre des « consacrés», comme traduction de la charité divine en des formes concrètes de solidarité humaine. Il est possible que, dans bien des cas, ils ne puissent accomplir que des choses qui sont, humainement parlant, petites, ou au moins peu visibles, pas du tout éclatantes. Mais même les petits apports sont efficaces s'ils sont porteurs d'un véritable amour (la «chose » vraiment grande et puissante), surtout s'il s'agit du même amour trinitaire qui est répandu dans l'Église et dans le monde. Les « consacrés » sont appelés à être ces humbles et fidèles coopérateurs de l'avancement de l'Église dans le monde, sur la voie de la charité.

Jean Paul II
Audience générale du 9 novembre 1994