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La vie commune à la lumière de l'Évangile

1. En ce qui concerne les aspects essentiels de la vie consacrée, le Concile Vatican II, après avoir traité dans le Décret Perfectae caritatis des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, parle de la vie commune en se référant à l'exemple des premières communautés chrétiennes et à la lumière de l'Évangile. L'enseignement du Concile sur ce point est très important, même s'il est vrai que la vie commune au sens strict n'existe pas ou est très réduite dans certaines formes de vie consacrée, comme la vie érémitique, et n'est pas nécessairement requise dans les Instituts séculiers. Mais elle existe dans la grande majorité des Instituts de vie consacrée et elle est considérée, aussi bien par les Fondateurs que par l'Église, comme une observance fondamentale pour le bon fonctionnement de la vie religieuse et une saine organisation de l'apostolat. La preuve en est que la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie commune a publié récemment (le 2 février 1994) un document spécial sur « la vie fraternelle en communauté ».

2. Si nous regardons l'Évangile, on peut dire que la vie commune répond à l'enseignement de Jésus sur le lien entre les deux préceptes de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain. Dans un état de vie où l'on veut aimer Dieu souverainement, on ne peut pas ne pas s'engager aussi à aimer le prochain avec une générosité particulière, à commencer par ceux qui sont les plus proches parce qu'ils appartiennent à la même communauté. C'est l'état de vie des « consacrés ». De plus, il ressort de l'Évangile que les appels de Jésus ont été adressés, certes, à des personnes particulières, mais pour les inviter à s'associer, à former un groupe : il en a été ainsi pour le groupe des disciples, il en a été ainsi pour celui des femmes. Dans les pages de l'Évangile, on trouve aussi la confirmation de l'importance de la charité fraternelle comme âme de la communauté et donc comme essentielle à la vie commune. On y fait allusion aux disputes qui éclatèrent à plusieurs reprises entre les Apôtres eux-mêmes : bien que disciples de Jésus, ils n'en étaient pas moins des hommes, des fils de leur temps et de leur peuple. Ils se préoccupaient d'établir une primauté de grandeur et de commandement. La réponse de Jésus fut une leçon d'humilité et de disponibilité à servir (cf. Mt 18, 3-4 ; 20, 26-28, et par.). Puis il leur donna « son » commandement, celui de l'amour mutuel (cf. Jn 13, 34 ; 15, 12. 17), à son exemple. Dans l'histoire de l'Église, et en particulier celle des Instituts religieux, le problème des rapports entre individus et groupes s'est souvent posé, et il n'a reçu d'autre réponse valable que celle de l'humilité chrétienne et de l'amour fraternel, qui unit au nom et en vertu de la charité du Christ, comme le dit l'ancien chant des « agapes » : « Congregavit nos in unum Christi amor » : « L'amour du Christ nous a rassemblés ». Certes, la pratique de l'amour fraternel dans la vie commune requiert des efforts et des sacrifices importants, et exige la générosité dans la pratique des conseils évangéliques. Aussi l'entrée dans un Institut religieux ou une Communauté implique-t-elle un engagement sérieux de vivre l'amour fraternel sous tous ses aspects.

3. En cela, la première communauté chrétienne nous donne l'exemple. Elle se rassemble, sitôt après l'Ascension, pour prier dans l'unité des cœurs (cf. Ac 1, 14) et persévérer dans « la communion » fraternelle (cf. Ac 2, 42), en arrivant même au partage des biens : « Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun » (Ac 2, 44). L'unité voulue par le Christ trouvait à cette époque du commencement de l'Église une réalisation digne d'être rappelée : « La multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme » (Ac 4, 32). Dans l'Église, le souvenir – et peut-être la nostalgie – de cette communauté primitive est toujours resté très vif et, au fond, les communautés religieuses ont toujours cherché à reproduire cet idéal de communion dans la charité devenue une norme pratique de la vie en commun. Leurs membres, rassemblés par la charité du Christ, vivent ensemble parce qu'ils veulent demeurer en cet amour. Ils peuvent ainsi être des témoins du vrai visage de l'Église, qui reflète son âme : la charité. « Un seul cœur, une seule âme » : cela ne veut pas dire uniformité, monolithisme, aplatissement, mais communion profonde dans la compréhension mutuelle et le respect réciproque.

4. Mais il ne peut s'agir que d'une simple union de sympathie et d'affection humaine. Le Concile, écho des Actes des Apôtres, parle d'« unité d'esprit » (PC, 15). Il s'agit d'une unité qui a sa racine la plus profonde dans l'Esprit Saint, qui répand la charité dans les cœurs (cf. Rm 5, 5) et pousse des personnes différentes à s'aider sur le chemin de la perfection, en instaurant et en maintenant entre elles un climat de bonne entente et de coopération. Comme il assure l'unité dans toute l'Église, l'Esprit Saint l'établit et la fait durer encore plus intensément dans les communautés de vie consacrée Quels sont les chemins de la charité répandue par l'Esprit Saint ? Le Concile attire l'attention spécialement sur l'estime réciproque (cf. PC, 15). Il applique aux religieux deux recommandations de saint Paul aux chrétiens : « Que l'amour fraternel vous lie d'affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants » (Rm 12, 10), « Portez les fardeaux les uns des autres » (Ga 6, 2). L'estime mutuelle est une expression de l'amour mutuel, qui s'oppose à la tendance si répandue de juger sévèrement le prochain et de le critiquer. La recommandation paulinienne invite à découvrir les qualités des autres et, pour autant qu'il est donné de la voir aux pauvres yeux humains, l'œuvre merveilleuse de la grâce et – en définitive – de l'Esprit Saint. Cette estime comporte l'acceptation de l'autre avec ce qui lui est propre, sa manière de penser et d'agir. Il est alors possible d'éliminer beaucoup d'obstacles à l'harmonie entre des caractères souvent très différents. « Porter les fardeaux les uns des autres », cela veut dire assumer avec sympathie les défauts, vrais ou apparents, des autres, même quand on en éprouve de la gêne, et accepter volontiers tous les sacrifices qui sont imposés par le fait de vivre avec ceux qui n'ont pas une mentalité et un tempérament pleinement conformes à notre propre manière de voir et de juger.

5. Toujours à ce sujet, le Concile (PC, 15) rappelle que la charité est l'accomplissement de la loi (cf. Rm 13, 10), le lien de la perfection (cf. Col 3, 14), le signe du passage de la mort à la vie (cf. 1 Jn 3, 14), la manifestation de l'avènement du Christ (cf. Jn 14, 21. 23), la source d'énergie de l'apostolat. Nous pouvons appliquer à la vie commune l'excellence de la charité décrite par saint Paul dans sa première Lettre aux Corinthiens (13, 1-13) et lui attribuer ce que l'Apôtre appelle les fruits de l'Esprit : « Amour, joie, paix, patience, bienveillance, bonté, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22) : les fruits – dit le Concile – de « l'amour de Dieu qui a été répandu dans nos cœurs ». Jésus a dit : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieux d'eux » (Mt 18, 20). Voici : la présence du Christ se réalise partout où il y a unité dans la charité, et la présence du Christ est la source d'une joie profonde, qui se renouvelle chaque jour, jusqu'au moment de la rencontre définitive avec lui.

Jean Paul II
Audience générale du 14 décembre 1994