Servantes des Pauvres
Oblates bénédictines
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La pauvreté évangélique,
condition essentielle de la vie consacrée

1. Dans le monde contemporain, où est si criant le contraste entre les formes anciennes et nouvelles de cupidité et les expériences de misère inouïe que vivent des couches immenses de la population, la valeur de la pauvreté librement choisie et pratiquée de manière cohérente apparaît toujours plus clairement, même au plan purement sociologique. De plus, du point de vue chrétien, depuis toujours, on a fait l'expérience de la pauvreté comme condition de vie qui rend plus facile de suivre le Christ dans l'exercice de la contemplation, de la prière, de l'évangélisation. Il est important pour l'Église que de nombreux chrétiens aient pris plus vivement conscience de l'amour du Christ pour les pauvres et ressentent l'urgence de leur porter secours. Mais, par ailleurs, il est vrai que les conditions de la société contemporaine mettent en évidence avec une rigueur toujours plus grande la distance qui existe entre l'Évangile des pauvres et un monde souvent acharné dans la poursuite des intérêts liés à l'avidité de la richesse, devenue une idole qui domine toute la vie. Voilà pourquoi l'Église ressent toujours plus fortement l'appel de l'Esprit à être pauvre parmi les pauvres, à rappeler à tous la nécessité de se conformer à l'idéal de la pauvreté prêchée et pratiquée par le Christ, et à l'imiter dans son amour sincère et effectif des pauvres.

2. En particulier, la conscience s'est ravivée et fortifiée dans l'Église que les religieux et tous ceux qui veulent suivre le Christ dans la vie consacrée, parce qu'ils sont appelés à refléter en eux-mêmes et à témoigner devant le monde de la pauvreté du Maître et de son amour des pauvres, occupent une position « aux frontières » en ce domaine des valeurs évangéliques. Le Maître lui-même a lié le conseil de la pauvreté tant à l'exigence du dépouillement personnel devant l'encombrement des biens terrestres, afin d'obtenir les biens célestes, qu'à la charité à l'égard des pauvres : « Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi » (Mc 10, 21). En demandant ce renoncement, Jésus indiquait au jeune homme riche une condition préalable à une marche à sa suite qui comportait la participation plus étroite au dépouillement de l'Incarnation. Saint Paul devait le rappeler aux chrétiens de Corinthe, les encourageant à être généreux avec les pauvres, mettant en avant l'exemple de celui qui, « de riche qu'il était, s'est fait pauvre pour vous, pour vous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Saint Thomas commente : « Jésus a supporté la pauvreté matérielle pour nous donner les richesses spirituelles » (Somme théol., III, q. 40, a. 3). Tous ceux qui, accueillant son invitation, suivent volontairement la voie qu'il a inaugurée, sont conduits à enrichir spirituellement l'humanité. Loin d'ajouter simplement leur pauvreté à celle des autres pauvres qui remplissent le monde, ils sont appelés à leur procurer la vraie richesse, qui est d'ordre spirituel. Comme je l'ai écrit dans mon Exhortation apostolique Redemptionis donum, le Christ « est le maître et le héraut de la pauvreté qui enrichit » (RD, 12).

3. Quand nous regardons ce Maître, nous apprenons de lui le vrai sens de la pauvreté évangélique et la grandeur de l'appel à le suivre sur la voie de cette pauvreté. Et nous voyons tout d'abord que Jésus a vécu véritablement en pauvre. Selon saint Paul, lui, le Fils de Dieu, a embrassé la condition humaine comme une condition de pauvreté et, dans cette condition humaine, il a suivi un chemin de pauvreté. Sa naissance a été celle d'un pauvre, comme le montre l'étable où il est né et la mangeoire où il fut déposé par Marie. Pendant trente années, il a vécu dans une famille où Joseph gagnait le pain quotidien par son travail de charpentier, travail qu'il a ensuite lui même partagé (cf. Mt 13, 55 ; Mc 6, 3). Au cours de sa vie publique, il a pu dire de lui-même : « Le Fils de l'homme n'a pas d'endroit où reposer la tête » (Lc 9, 58), comme pour indiquer sa totale consécration à sa mission messianique dans des conditions de pauvreté. Et il est mort en esclave et en pauvre, littéralement dépouillé de tout, sur la Croix. Il avait choisi d'être pauvre jusqu'au bout.

4. Jésus a proclamé la Béatitude des pauvres : « Heureux, vous, les pauvres, le Royaume de Dieu vous appartient » (Lc 6, 20). À cet égard, nous devons rappeler que déjà dans l'Ancien Testament, on parlait des « pauvres du Seigneur » (cf. Ps 74, 19 ; 149, 4 et s.), objet de la bienveillance divine (Is 49, 13 ; 66, 2). Il ne s'agissait pas simplement de ceux qui se trouvaient dans un état d'indigence, mais plutôt des humbles qui cherchaient Dieu et se mettaient avec confiance sous sa protection. Ces dispositions d'humilité et de confiance éclairent l'expression employée dans la version des Béatitudes selon saint Matthieu : « Heureux les pauvres en esprit » (Mt 5, 3). Sont « pauvres en esprit » tous ceux qui ne mettent pas leur confiance dans l'argent ou dans les biens matériels, mais qui au contraire s'ouvrent au Royaume de Dieu. Mais c'est bien là la valeur de la pauvreté que Jésus loue et considère comme un choix de vie, qui peut comporter une renonciation volontaire aux biens, et cela précisé-ment en faveur des pauvres. C'est le privilège de certains d'être choisis et appelés par Lui sur cette voie.

5. Jésus affirme cependant pour tous la nécessité d'un choix fondamental en ce qui concerne les biens de la terre : se libérer de leur tyrannie. Personne – dit-il – ne peut servir deux maîtres. Ou bien on sert Dieu, ou bien on sert Mammon (cf. Lc 16, 13 ; Mt 6, 24). L'idolâtrie de Mammon, c'est-à-dire de l'argent, est incompatible avec le service de Dieu. Jésus remarque que les riches s'attachent plus facilement à l'argent (appelé du terme araméen « mamona », ce qui veut dire « trésor »), et ont des difficultés à s'adresser à Dieu : « Comme il est difficile à ceux qui ont des richesses de pénétrer dans le Royaume de Dieu ! Oui, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu » (Lc 18, 24-25, et par.). Jésus met en garde contre le double danger que représentent les biens de la terre : c'est-à-dire que, par la richesse, le cœur se ferme à Dieu et se ferme aussi au prochain, comme on le voit dans la parabole de l'homme riche et bon vivant, et du pauvre Lazare (cf. Lc 16, 19-31). Cependant, Jésus ne condamne pas d'une manière absolue la possession de biens terrestres ; ce qu'il désire, c'est plutôt de rappeler à ceux qui en possèdent le double commandement de l'amour pour Dieu et de l'amour du prochain. Mais, à celui qui peut et veut le comprendre, il demande beaucoup plus.

6. L'Évangile est clair sur ce point : à ceux qu'il a appelés et invités à le suivre, Jésus a demandé de partager sa pauvreté par la renonciation aux biens, qu'ils soient ou non importants. Nous avons déjà cité son invitation au jeune homme riche : « Vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres » (Mc 10, 21). C'était là une exigence fondamentale, bien des fois réitérée, qu'il s'agisse d'abandonner une maison et des champs (cf. Mc 10, 29 et par.), ou une barque (cf. Mt 4, 22), ou même toutes choses : « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » (Lc 14, 33). À ses « disciples », c'est-à-dire à ceux qui sont appelés à le suivre par un don total de sa personne, Jésus a dit : « Vendez vos biens et donnez-les en aumône » (Lc 12, 33).

7. Cette pauvreté est demandée à ceux qui acceptent de suivre Jésus dans la vie consacrée. Leur pauvreté se concrétise aussi par un fait juridique, comme le rappelle le Concile. Elle peut revêtir des expressions diverses : de la renonciation radicale à la propriété de biens, comme dans les anciens « Ordres mendiants » et comme cela est aujourd'hui admis également pour les membres des autres Congrégations religieuses (cf. Décret Perfectae caritatis, 13), à d'autres formes possibles que le Concile encourage à chercher (cf. ibid.). Ce qui importe, c'est que la pauvreté soit réellement vécue comme une participation à la volonté du Christ : « Pour ce qui est de la pauvreté religieuse, il ne suffit pas seulement de dépendre des supérieurs dans l'usage des biens, mais il faut que les religieux soient pauvres effectivement et en esprit, ayant leur trésor dans le ciel (cf. Mt 6, 20) » (PC, 13). Les Instituts eux-mêmes sont appelés à un témoignage collectif de pauvreté. Donnant une nouvelle autorité à la voix de tant de maîtres de la spiritualité et de la vie religieuse, le Concile a souligné tout particulièrement que les Instituts « sont tenus d'éviter toute apparence de luxe, tout gain immodéré ou cumul de biens » (PC, 13). Et encore, que leur pauvreté doit être animée par un esprit de partage entre les diverses provinces et maisons, et de générosité « pour les besoins de l'Église et l'aide aux indigents » (ibid.).

8. Un autre point, qui réapparaît toujours davantage dans le développement récent des formes de pauvreté, est manifesté par la recommandation du Concile au sujet de la « loi commune du travail » (PC, 13). Auparavant existaient le choix et la pratique de la mendicité, signe de pauvreté, d'humilité et de charité bénéfique pour les indigents. Aujourd'hui, c'est plutôt par leur travail que les religieux « se procurent les biens nécessaires à leur subsistance et à leurs œuvres ». C'est une loi de la vie et une pratique de pauvreté. L'embrasser librement et joyeusement signifie accueillir le conseil de croire à la Béatitude évangélique de la pauvreté. C'est le plus grand service que, sous cet aspect, les religieux puissent rendre à l'Évangile : témoigner et pratiquer l'esprit d'abandon confiant entre les mains du Père, en vrais disciples du Christ qui a vécu, enseigné et laissé cet héritage à son Église.

Jean Paul II
Audience générale du 30 novembre 1994