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La chasteté consacrée

1. Selon le Concile Vatican II, le conseil évangélique qui vient en premier lieu est celui du don précieux de « la continence parfaite pour le Royaume des Cieux » : un don de la grâce divine « accordé par le Père à certains (cf. Mt 19, 11 ; 1 Co 7, 7) afin que, plus facilement, avec un cœur sans partage (cf. 1 Co 7, 32-34), ils se consacrent à Dieu seul dans la virginité et le célibat…, signe et stimulant de la charité et source spéciale de fécondité spirituelle dans le monde » (LG, 42). Traditionnellement, on avait l'habitude de parler des « trois vœux » – ceux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance – en commençant par la pauvreté, en tant que détachement des biens extérieurs, placés à un degré inférieur par rapport aux biens du corps et à ceux de l'âme (cf. s. Thomas d'Aquin, Somme théol., II-II, q. 186, a. 3). Au contraire, le Concile nomme expressément « la chasteté consacrée » avant les deux autres vœux (cf. LG, 43 ; PC, 12, 13, 14) parce qu'il considère qu'elle est l'engagement déterminant de l'état de vie consacrée. C'est aussi le conseil évangélique qui montre de la manière la plus évidente la puissance de la grâce, qui élève l'amour au-dessus des inclinaisons naturelles de l'être humain.

2. L'Évangile manifeste sa grandeur spirituelle : Jésus lui-même a fait comprendre quelle valeur il attribuait à l'engagement dans la voie du célibat. Selon saint Matthieu, Jésus fait l'éloge du célibat volontaire tout de suite après sa déclaration sur l'indissolubilité du mariage. Comme Jésus a interdit au mari de répudier sa femme, les disciples réagissent : « Si telle est la condition de l'homme par rapport à la femme, il vaut mieux ne pas se marier ». Jésus répond, en donnant au « il vaut mieux ne pas se marier » une signification plus haute : « Ce n'est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l'a révélée. Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du Royaume des Cieux. Celui qui peut comprendre, qu'il comprenne ! » (Mt 19, 10-12).

3. En affirmant cette possibilité de comprendre une voie nouvelle, qui était celle que lui-même et ses disciples pratiquaient et qui, sans doute, suscitait l'admiration ou les critiques de son entourage, Jésus emploie une image qui se rapportait à un fait bien connu, la condition des « eunuques ». Ceux-ci pouvaient être tels par une imperfection de la nature, ou bien par une intervention humaine… Mais Jésus ajoute aussitôt qu'il existe une nouvelle catégorie – la sienne ! –, « les eunuques pour le Royaume des Cieux ». C'était une allusion transparente au choix qu'il avait fait pour lui-même et suggéré à ses plus proches disciples. Selon la Loi mosaïque, les eunuques étaient exclus du culte (Dt 23, 2) et du sacerdoce (Lv 21, 20). Un oracle du Livre d'Isaïe avait annoncé la fin de cette exclusion (Is 56, 3-5). Jésus ouvre une perspective encore plus innovatrice : le choix volontaire, « pour le Royaume des Cieux », de cette situation considérée comme indigne d'un homme. Évidemment, la parole de Jésus ne veut pas faire allusion à une mutilation physique effective, que l'Église n'a jamais permise, mais au libre renoncement aux rapports sexuels. Comme je l'ai écrit dans mon Exhortation apostolique Redemptionis donum, il s'agit d'« un renoncement – reflet du mystère du Calvaire – pour “se trouver ” plus pleinement dans le Christ crucifié et ressuscité ; renoncement pour reconnaître en lui dans toute sa profondeur le mystère de notre propre humanité et le ratifier en prenant le chemin de cet admirable processus dont le même Apôtre écrit ailleurs : “Même si notre homme extérieur s'en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour ” (2 Co 4, 16) » (RD, 10).

4. Jésus est conscient des valeurs auxquelles renoncent ceux qui vivent dans le célibat perpétuel : peu de temps auparavant, lui-même a affirmé ces valeurs en parlant du mariage comme d'une union dont Dieu est l'auteur et qui, à cause de cela, ne peut être rompue. S'engager au célibat signifie, en effet, renoncer aux biens qui sont ceux de la vie matrimoniale et à la famille, mais sans cesser d'apprécier leur réelle valeur. Le renoncement est effectué en vue d'un bien plus grand, de valeurs plus élevées, résumées dans la belle expression évangélique : le « Royaume des Cieux ». Le don complet de soi-même à ce Royaume justifie et sanctifie le célibat.

5. Jésus attire l'attention sur le don de la lumière divine qui est déjà nécessaire pour « comprendre » la voie du célibat. Tous ne peuvent pas la comprendre, en ce sens que tous ne sont pas « capables » d'accueillir sa signification, de l'accepter, de la mettre en pratique. Ce don de lumière et de décision n'est accordé qu'à quelques-uns. C'est un privilège qui leur est accordé pour un amour plus grand. Il n'y a donc pas à s'étonner si beaucoup, ne comprenant pas la valeur du célibat consacré, ne sont pas attirés par lui et souvent même ne savent pas l'apprécier. Cela signifie qu'il y a une diversité de voies, de charismes, de fonctions, comme le reconnaissait saint Paul, lequel souhaitait spontanément partager avec tous son idéal de vie virginale. Il écrivait en effet : « Je voudrais bien que tout le monde soit comme moi-même, mais chacun a reçu de Dieu un don qui lui est personnel : l'un celui-ci, l'autre celui-là » (1 Co 7, 7). Du reste, comme saint Thomas l'a observé, « c'est de la diversité des états que vient la beauté de l'Église » (Somme théol., II-II, q. 184, a. 4).

6. Cela demande à l'homme un acte de volonté délibérée, consciente de l'engagement et du privilège du célibat consacré. Il ne s'agit pas d'une simple abstention du mariage, ni d'une observance non motivée et presque passive des règles imposées par la chasteté. L'acte de renoncement a son aspect positif dans une consécration plus totale au Royaume, qui comporte un attachement absolu à Dieu « aimé souverainement », au service, précisément, de son Royaume. Aussi le choix doit-il être bien médité et provenir d'une décision ferme et consciente, mûrie au plus intime de la personne. Saint Paul énonce les exigences et les avantages de cette consécration au Royaume : « Celui qui n'est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de cette vie, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé. La femme sans mari, ou celle qui reste vierge, a le souci des affaires du Seigneur ; elle veut lui consacrer son corps et son esprit. Celle qui est mariée a le souci des affaires de cette vie, elle cherche comment plaire a son mari » (1 Co 7, 32-35). L'Apôtre n'entend pas prononcer une condamnation de l'état conjugal (cf. 1 Tm 4, 1-3), ni « prendre quelqu'un au piège », comme il le dit lui-même (1 Co 7, 35) ; mais, avec le réalisme d'une expérience éclairée par l'Esprit Saint, il parle et conseille – écrit-il – « pour vous proposer ce qui est bien, pour que vous soyez attachés au Seigneur sans partage » (ibid.). C'est le but des « conseils évangéliques ». Lui aussi, le Concile Vatican II, fidèle à la tradition des conseils, affirme que la chasteté est « un moyen très efficace donné aux religieux pour qu'ils puissent se consacrer avec générosité au service divin et aux œuvres de l'apostolat » (PC, 12).

7. Les critiques contre le « célibat consacré » se sont souvent répétées dans l'histoire, et l'Église a dû à plusieurs reprises attirer l'attention sur l'excellence de l'état religieux sous cet aspect. Rappelons simplement ici la Déclaration du Concile de Trente (cf. DS 1810), citée par Pie XII dans son Encyclique Sacra virginitas à cause de sa valeur magistérielle (cf. AAS 46 [1954] 174). Cela ne veut pas dire que l'on jette une ombre sur l'état matrimonial. Il faut au contraire se rappeler ce qu'affirme le Catéchisme de l'Église catholique : « Les deux, le sacrement du mariage et la virginité pour le Royaume de Dieu, viennent du Seigneur lui-même. C'est Lui qui leur donne sens et leur accorde la grâce indispensable pour les vivre conformément à sa volonté. L'estime de la virginité pour le Royaume et le sens chrétien du mariage sont inséparables et se favorisent mutuellement » (n. 1620 ; cf. Exhort. apostol. Redemptionis donum, 11). Le Concile Vatican II attire l'attention sur le fait que l'acceptation et l'observance du conseil évangélique de la virginité et du célibat consacrés demandent « une maturité psychologique et affective convenable » (PC, 12). Cette maturité est indispensable. En ce qui concerne le célibat consacré, les conditions pour marcher fidèlement à la suite du Christ, sont donc : la confiance dans l'amour divin et son invocation, stimulée par la conscience de la faiblesse humaine ; un comportement prudent et humble ; et, surtout, une vie d'union intense au Christ. Ce dernier point – qui est la clef de toute la vie consacrée – est le secret de la fidélité au Christ comme Époux unique de l'âme, unique raison de vivre.

Jean Paul II
Audience générale du 16 novembre 1994