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Jubilés et vêture en la fête de la Nativité de Notre-Dame 08-09-2019

Le dimanche 8 septembre, Nativité de Notre-Dame, nous fêtions le jubilé d’or de Mère Marie Samuel et le jubilé de diamant de Sr Marie Columba. Au cours de la messe présidée par Monseigneur Thierry Scherrer, Évêque de Laval, qui prêchait la retraite annuelle, chacune a relu, avec beaucoup d’émotion et de joie, sa charte de Profession et chanté le « Suscipe » de sa première Profession. Dans l’après-midi de cette journée de joie familiale, Marie, l’aînée des postulantes, a reçu l’habit des Servantes des Pauvres et le nom de Sœur Faustine-Marie.

Homélie de Monseigneur Thierry SCHERRER

Clôture de la retraite et jubilés

Chers frères et sœurs,

En ce dimanche, la liturgie de l'Église offre à notre méditation cette page d'Évangile qui ne manque pas de vigueur et d’exigence. « De grandes foules faisaient route avec Jésus », commence par nous dire saint Luc. A priori, nous sommes heureux que l'évangéliste nous livre ce détail. Si Jésus en effet déplace les foules, c'est que son message touche les cœurs. Et nous ne pouvons que nous réjouir d'apprendre que nombreux sont ceux qui manifestent leur intention de le suivre sur la route de l’Évangile. Mais Jésus n'est pas dupe : il connaît trop l’inconstance et la versatilité du cœur de l'homme ; il sait que l'enthousiasme peut se muer en hostilité, et qu'une foule acquise en apparence à sa personne peut très vite se retourner contre lui jusqu’à le mépriser et même souhaiter sa mort. Et c'est ce qui se passera, de fait, aux jours terribles de la Passion. La même foule qui l’avait porté en triomphe le jour des Rameaux va l'abandonner à son triste sort. Ainsi donc, tandis qu'il monte résolument vers Jérusalem, c'est comme si Jésus mettait chaque disciple en face de ses choix et de ses responsabilités, c'est comme s’il les appelait à réfléchir sur ce à quoi les engage vraiment le choix d'être disciple, sur les exigences de conversion que cela suppose au quotidien.

Comme un bon architecte qui calcule au centime près la dépense avant d’engager ses travaux, ou bien un chef d’armée qui évalue les capacités de ses troupes avant de livrer un combat, ainsi devons-nous nous demander en vérité si nous aurons le courage et la force de nous engager à la suite du Christ. C’est un fait qu’au début nous sommes toujours tout feu tout flamme, mais, à la longue, la vie avec le Christ relève d’une fidélité adulte et d’un véritable combat. Le grand et beau défi de la vie chrétienne est, au fond, toujours le même. Et saint Paul le résumait en quelques mots à l’adresse de son disciple Philémon : « Accomplir ce qui est bien, non par contrainte, mais volontiers. » Accomplir ce qui est bien, c'est-à-dire agir en toute chose par amour, en mettant le Seigneur à la première place. « Si quelqu’un vient à moi, nous dit jésus, sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. » L’amour pour Jésus doit être un amour de préférence, qui n’exclut pas, bien évidemment, les relations que nous tissons au jour le jour avec toutes les personnes que nous côtoyons, à commencer par les êtres qui nous sont les plus proches et les plus chers. Quand on consent à mettre Jésus à la première place, toutes nos relations humaines s’en trouvent purifiées, réordonnées, remises et vécues à leur juste mesure. Choisir de mettre le Seigneur à la première place est un choix qui engage au quotidien notre liberté. C’est ce que dit Paul à Philémon : « Je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses le bien non par contrainte, mais volontiers. » Non par contrainte, parce que s’il y a contrainte, évidemment, il n’y a plus d’amour ; mais volontiers, c'est-à-dire en associant la volonté aux bonnes choses à faire que nous fait discerner notre intelligence. Là encore, et c’est très important, il ne s’agit pas, dans les propos de l’apôtre, d’un volontarisme pélagien qui nous ferait suivre Jésus et tendre vers lui à la force des poignets. Le pape François ne cesse de nous mettre en garde contre cette tentation récurrente et toujours actuelle.

‘Volontiers’, sous la plume de Paul, cela signifie par le labeur constant d’une volonté qui cherche à chaque instant à s’accorder à la volonté du Seigneur. Et cet ajustement ne peut être que l’œuvre de la grâce, un don de l’Esprit Saint. La clé se trouve dans le passage du Livre de la Sagesse que nous avons entendu en première lecture : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » L’auteur du livre est très réaliste dans la réponse qu’il nous apporte : par nous-mêmes, dit-il, nous sommes bien démunis, et même rigoureusement incapables, car nos réflexions sont incertaines, nos pensées instables, et puis nous subissons les appétences parfois désordonnées de notre corps qui appesantit l’âme, qui brouille les repères de notre esprit au lieu de les laisser régner paisiblement sur nos facultés humaines dans leur ensemble. Écoutons encore l’auteur du Livre de la Sagesse : « Qui aurait connu ta volonté si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint ? » Voilà ce qu’il nous faut retenir de son enseignement. Et telle est bien aussi la pointe de l’Évangile de ce dimanche. Pour suivre Jésus sur le chemin de la croix, pour discerner par la volonté, comment ne pas s’écarter de la route ? Pour que notre amour de préférence soit toujours aussi neuf qu’au premier jour de notre engagement, il nous faut vivre absolument en dépendance de la source. Il nous faut accueillir les motions intérieures de l’Esprit Saint qui, seul, connaît les volontés du Seigneur et veut nous les révéler à chaque instant. N’oublions pas que pour l’évangéliste saint Luc, la route c’est Jésus lui-même, lui qui est le chemin, la vérité et la vie, il nous le redira aussi dans l’évangile de saint Jean. Et celui qui nous propulse joyeusement sur la route, c’est l’Esprit de sagesse et de force qui nous a été donné le jour de notre baptême et de notre confirmation. Au fond, quand Jésus, dans l’Évangile, a recours à l’image de l’architecte et du général d’armée, n’ayons pas la présomption de croire qu’il parle de nous. Non, seul l’Esprit Saint, en bon architecte, peut nous aider à poser les fondations solides et stables pour que la maison de notre vie chrétienne tienne bon contre les assauts de la pluie et du vent. Seul l’Esprit Saint est ce chef d’armée qui peut nous donner la force de combattre et de lutter contre les forces adverses et vaincre les obstacles qui surviennent inévitablement au-devant de notre chemin.

Alors, que les paroles de Jésus aujourd’hui, aussi vigoureuses soient-elles, ne nous effraient ni ne nous découragent ! Nous sommes appelés à porter notre croix pour marcher derrière lui, oui, mais celui qui nous en donne la capacité malgré notre faiblesse, c’est Dieu lui-même, c'est le don de son Esprit Saint. C’est ce que redisait encore le Livre de la Sagesse : « Ainsi les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés. » Seul Dieu nous sauve ; pas nous, nous sommes trop petits, trop incapables. Nous sommes appelés à porter notre croix, oui, pour marcher derrière Jésus, mais, encore une fois, celui qui nous en donne la capacité, c’est Lui.

Nous rendons grâce, en ce dimanche, pour Sœur Marie-Flavie qui renouvelle ses vœux d’une manière plus personnelle, de concert avec sa communauté qui l’a fait ce matin. Nous rendons grâce pour nos deux Sœurs Marie-Colomba et Marie-Samuel qui célèbrent leur jubilé de vie religieuse. Nous y associons notre sœur Marie-Ancilla que nous avons accompagnée dans sa pâque lundi dernier, et qui fête directement son jubilé au ciel. Nous jubilons avec nos trois sœurs de cette joie pure et sans mélange que l’Esprit Saint verse dans les cœurs de celles et ceux qui consentent tout simplement à se laisser aimer. Je fais à nouveau le lien avec ce que nous disait saint Paul tout à l’heure : « Qui aurait connu ta volonté si tu n'avais pas donné ta sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint ? » On pourrait paraphraser : Qui aurait pu tenir 50 ou 60 années, ou plus encore, dans la vie religieuse, si la fidélité de Dieu ne l’avait soutenu et porté, et s’il lui avait manqué la force communiquée par les dons du Saint-Esprit ?

Chères sœurs jubilaires, des années ont passé, depuis le jour béni de votre profession religieuse. Vous voici entrées dans le temps de la sagesse qui est un don de l'Esprit. Avancées en âge, peut être de façon plus douloureuse à certains moments, le Seigneur Jésus, doux et humble de cœur, vous redit aujourd'hui la valeur inestimable de votre témoignage d'amour. Paradoxalement, c'est au moment où les forces s'amenuisent, au moment où se laisse apercevoir davantage le terme de notre pèlerinage sur la terre, c'est à ce moment-là que notre conformation à sa Personne devient plus effective et plus féconde que jamais. « Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons ». En union à l’offrande pascale de Jésus, vos souffrances, vos prières, vos moindres actions vous associent plus étroitement encore à la mission d’évangélisation et de salut au cœur de l'Église. C’est pourquoi, ce matin, avec vous, avec tous ceux qui aujourd’hui vous entourent de leur prière et de leur affection, je vous invite à chanter avec Notre-Dame le cantique de l’amour victorieux de la mort. Je vous invite à communier de tout votre cœur à l’exultation de son Magnificat. Amen.