Servantes des Pauvres
Oblates bénédictines

Au service des Pauvres et de leur famille

Les surprises du Bon Dieu

« Tata Anna », c'est ainsi que l'appelaient ses petits enfants, était juive et avait vécu en Algérie, avant d'arriver en France avec sa fille qu'elle n'avait jamais quittée. Depuis plusieurs années, les sœurs allaient chez elle. La maladie d'Alzheimer gagnant du terrain, elle demandait une présence plus assidue. Matin et soir, l'une ou l'autre Servante des Pauvres venait se pencher 3/4 d'heure à 1 heure sur ce lit de souffrance. Comment ne pas aimer « tata Anna » ? Oui, comment ne pas l'aimer!… Saint Paul nous dit: »Il s'est anéanti Lui-même »… « Tata Anna » s'est faite « toute dépendance »... toute livrée au bon vouloir de son entourage. Vous savez, c'est impressionnant de s'occuper, pendant des années, d'une telle malade. Elle n'y voyait plus, on lui avait enlevé un œil, et l'autre ne valait pas mieux, il était là, c'est tout. Quelle somme de souffrances pour sa fille, pour la famille de ne pouvoir communiquer avec elle en approchant du lit où la chère malade ne bougeait même pas d'un pouce ! «Tata Anna» était dans une chambre toute simple, une chambre de Pauvre, attenant à l'appartement, mais la sœur avait un escalier « à elle » et, code et clés pour entrer. La fille de « tata Anna », appelons-la Clémence, aimait aider aux soins, mais ce n'était pas l'idéal car, en faisant la toilette, toutes deux échangeaient, et la malade semblait alors disparaître au profit de celles qui la soignaient. Après cette constatation, il fut décidé que Clémence arriverait pour la phase terminale des soins, ce qui fut très bénéfique.

Après la toilette, il s'agissait surtout d'assurer la prévention des escarres et d'opérer les changements de position, mais, il fallait aussi lui donner à manger avec les risques de « fausse route » que cela pouvait comporter. « Tata Anna » ne parlait pas ou très peu, parfois en arabe, en moyenne un mot tous les 2 ou 3 mois. La sœur, au contraire, alimentait le dialogue avec la malade en posant les questions et donnant les réponses. Quelquefois, tout-à-coup, un « merci », fusait, un « merci » tout simple, mais qui en disait long...Quelle joie ! Avec le silence, cela faisait partie de la «communion» que nous pouvons vivre avec nos grands malades ! De tempêtes, il semblait ne plus y en avoir chez cette malade qui attendait absolument tout de son entourage. Les jours et les mois passent et les sœurs vont et viennent sans retenir un seul mot d'arabe, et s'interrogeant sur les points de rencontre qui rendent la vie et même la prière possible entre juifs et chrétiens. Clémence était discrète, un voile pudique semblant envelopper sa foi ; mais tante Anne, qu'on chérissait, allions-nous pouvoir nous rencontrer auprès de Dieu, toujours présent, toujours nous visitant ? Saint Paul aime parler de notre faiblesse, de notre maladresse, et du secours pressant de Dieu qui vient à la rencontre de toute détresse, de tout embarras, ne pouvant résister à cet appel que nous aimons lui adresser : « Seigneur, hâte-toi de nous secourir ! » ; c'est ainsi que Dieu devient le sourire, son sourire au cœur même de la souffrance.

Au “Bonjour” du matin, suivi des petites nouvelles des habitués rencontrés par la sœur sur la route, des surprises du temps, venaient progressivement s'ajouter ces mots que Jésus et sa Mère soufflent dans le cœur : « Dieu vous aime ; Dieu vient vous souhaiter une bonne journée ; Dieu vous entoure de Sa présence ; Dieu est avec vous. » Bref, des mots de prière et de réconfort comme Dieu sait les susciter dans le cœur de toute Servante des Pauvres. Bien vite vit-on aussi apparaître une prière de bénédiction. C'est ainsi que se vivaient les soins, que la chambre de tante Anne devenait la “chambre Haute”, celle d'une rencontre de deux amours !

Il y avait les fêtes juives et les fêtes chrétiennes ; cela fait partie du patrimoine, de cette invitation à “ne pas rester sur le paillasson” mais à entrer, à se faufiler dans cette irruption liturgique de Dieu : petite carte adressée à la famille vers le Nouvel An juif, fleur pour la fête de tante Anne ou de Clémence, etc. Tante Anne avait la main gauche toute recroquevillée, mais on pouvait toujours glisser une enveloppe ou une fleur dans la main droite. Notre malade ne réagissait pas, mais quelle joie pour Clémence ou Sabine, sa petite fille de 20 ans, de trouver ce message de fête ! Il y eut aussi la sainte Anne, fête à laquelle les juifs ne prêtent pas attention, mais pour nous qui vivions une relation austère, il était bon de voir arriver la bonne aïeule bretonne pour nous aider près de sa protégée. A partir d'un certain 26 juillet, voici comment arrivait sainte Anne, au cours de la toilette : « tata Anna, regardez qui arrive sur la route ! Regardez sainte Anne toute heureuse ; elle arrive avec une voiture d'enfant et elle roule sur la route au milieu des fleurs et des oiseaux. Quelle est belle sa petite fille ! C'est ainsi que sans la nommer, Marie fut introduite près de notre grande malade, en compagnie de sainte Anne. Bien sur, il fallait chanter « Sainte Anne, Ô bonne Mère, bénis tata Anna » La malade entendait-elle ? Comment ne pas douter qu'un air du ciel descendait et enveloppait notre grande malade… tandis que sainte Anne promenait son enfant, toute heureuse de se faufiler avec la joie et la paix de Dieu !