Servantes des Pauvres
Oblates bénédictines

Au service des Pauvres et de leur famille

Il a dû beaucoup saigner quant on Lui a enfoncé les clous

En ce mois de janvier, il fait encore bien sombre lorsque la sœur sort du laboratoire où elle vient de déposer les prélèvements effectués. Elle enfourche son vélomoteur et s'apprête à démarrer lorsqu'une jeune femme l'arrête : « Ma sœur, est-ce que vous pourriez venir à la maison pour faire des soins à mon petit garçon, il est hémophile ? ». Comme la maman a un rendez-vous au laboratoire, la sœur lui demande son adresse et promet de passer chez elle en fin de matinée.

Comme convenu, vers 11h30, la sœur se rend à l'adresse indiquée, une rue bien connue de la communauté. La maman attendait avec impatience. Aussi s'empresse-t-elle d'expliquer la situation. Après avoir passé plusieurs années en famille d'accueil, ses deux derniers enfants sont revenus à la maison ; grande joie pour elle et son mari. Mais Jo (tel est le surnom de son petit garçon de 8 ans) est atteint d'hémophilie sévère, ce qui nécessite des soins spécifiques 3 fois par semaine et parfois plus souvent. Voilà déjà plusieurs jours qu'elle a contacté un cabinet infirmier du quartier, mais personne n'est venu… En attendant, Jo est obligé d'aller aux urgences pédiatriques de l'hôpital : c'est loin, ils n'ont pas de voiture et l'injection doit être faite avant qu'il ne parte à l'école, ce qui l'oblige à se lever à 6 h du matin !

La maman explique ensuite très simplement à la sœur en quoi consistent les soins : une injection en intraveineuse directe. Jo a ces injections depuis l'âge de 2 ans, alors il faut aller lentement sinon on abîme la veine. Parfois l'infirmière n'y arrive pas, alors elle appelle une de ses collègues du service ; et puis, parfois, c'est Jo qui ne veut pas qu'on fasse l'injection ; et puis il faut lui dire à quelle heure on vient pour qu'il mette le patch anesthésiant 1 heure avant ; et puis, le médecin veut rencontrer l'infirmière avant que l'on ne commence les soins à la maison ; et puis, il faudra aller chercher les produits à la pharmacie de l'hôpital et les conserver au frigo ; et puis, pendant les vacances, il faudra venir plus tard pour que Jo puisse se reposer ; et puis, il n'y a pas de table dans la chambre de Jo, alors il faudra faire les soins dans la salle ; et puis, on est au rez-de-chaussée alors on ne voit pas très clair ; et puis, si Jo se blesse, il faudra venir lui faire une injection en urgence… Toutes ces indications montrent que la maman a bien compris l'importance de cette prise en charge à domicile et les exigences qu'elle requiert, mais cela semble tout à fait réalisable et ce serait tellement moins pénible pour toute la famille et pour Jo si l'on pouvait faire les soins à la maison. Pour le moment, il est à l'école et les produits sont dans le service de pédiatrie. La sœur propose donc à la maman de revenir la voir le lendemain pour lui faire part de notre décision.

De retour à la communauté, la sœur explique la situation à Mère Prieure ; il n'y a pas à hésiter. De plus, il n'y a aucun signe chrétien dans la maison, alors si vous le voulez, Seigneur, avec votre aide, nous pourrons peut être leur parler de Vous ! …

En accord avec la maman, la sœur prend rendez-vous avec le médecin et les infirmières des urgences, le mercredi suivant : Jo doit avoir son injection et comme il n'a pas d'école, nous aurons tout notre temps. Jo avait hâte de rencontrer “l'infirmière qui allait venir chez lui”. Le jour du rendez-vous, il ne fut absolument pas surpris de voir arriver une sœur en vélomoteur.

—  « Bonjour, c'est moi, Jo ! »
—  « Alors, c'est toi qui vas venir à la maison ? »

Et de mettre ses deux bras autour du cou de la sœur pour l'embrasser. Aux urgences, tout le monde le connaît ; aussi est-il tout heureux d'annoncer aux infirmières en blouse blanche que “l'infirmière en noir” vient apprendre à faire les soins et que c'est elle qui viendra à la maison. Cette petite remise à niveau professionnel (autant théorique que pratique ) avec les infirmières se déroula très bien et fut très utile. Ensuite, eut lieu la rencontre avec le médecin, qui, malgré les explications de Jo, demande à la sœur sa carte d'infirmière (simple vérification). Les présentations étant faites, la sœur constate que le médecin connaît très bien la situation familiale de l'enfant et qu'il se montre, en fait, très favorable à ce que nous intervenions à domicile. Et c'est ainsi que commencèrent les visites régulières dans la famille de Jo.

Au début, du point de vue technique, ce ne fut pas toujours facile, mais Jo ne faisait jamais de reproches et il trouvait toujours une excuse :

—  « Aujourd'hui, la veine est déjà partie à l'école. »

ou bien :

—  « C'est les vacances, elle ne veut pas se réveiller »

et lorsqu'il avait eu un peu mal il disait toujours :

—  « Ce n'est pas toi qui fais mal, c'est la petite aiguille ! »

La famille vit très simplement : il n'y a pas de voiture, pas de magnétoscope, pas de jeux vidéo, pas de téléphone portable ; un mobilier très sobre mais parfois un bouquet de fleurs dans une bouteille d'eau transformée en vase. Et chacun se contente de cela y compris la grande sœur âgée de 15 ans.

Au fil des conversations, la sœur découvre que Jo et sa sœur ne sont pas baptisés ; et cependant ils sont assez curieux de savoir qui est Jésus. Aussi, le Saint Esprit se montra-t-il très inventif pour aiguiser leur curiosité, mais aussi très présent pour aider la sœur à répondre !

Un jour, avant même que la sœur ne commence le soin, Jo lui dit :

—  « La dernière fois que tu es venue, tu avais quelque chose autour du cou, mais aujourd'hui tu l'as caché sous ta blouse, c'est quoi ? Il s'agissait de la croix ; et d'expliquer en quelques mots ce qu'elle représente. A compter de ce jour la sœur veilla à ce que cette croix soit toujours bien visible. »

Une autre fois, alors que la veine était introuvable, la sœur dit tout bas, presque sans s'en rendre compte :

—  « Seigneur, aidez-moi ! »

Quelques jours plus tard, le problème se repose. Alors Jo dit à la Sœur :

—  « La dernière fois, tu as appelé quelqu'un et ça a marché ! »

Comme Jo prenait ses soins au sérieux, le médecin lui proposa d'aller passer 15 jours en juillet dans un centre spécialisé pour les enfants hémophiles, en vue de leur apprendre petit à petit à faire les soins eux mêmes lorsqu'ils seraient plus grands. Quelle joie pour lui qui n'avait jamais pu partir en vacances ! En regardant le calendrier, il demanda pourquoi il y avait des noms marqués. En quelques mots, la sœur lui expliqua qu'il s'agissait de personnes qui étaient devenues des amis de Jésus et que, de porter le même nom qu'eux, pouvait nous aider aussi à devenir des amis de Dieu. Mais Jo avait un peu de mal en lecture et beaucoup d'imagination, aussi sa découverte fut assez surprenante :

—  « 15 juillet, c'est Donald, comme dans le dessin animé ; alors un canard peu devenir un ami de Jésus ? »
—  « 16, Notre-Dame du Caramel, Nous demandons du caramel pour devenir ami de Jésus ? »
—  « 17, maintenant c'est une charlotte qu'il faut manger ! »
—  « 22, et là il faut devenir une madeleine ? »

L'expérience ne fut pas très concluante ! La petite sœur n'avait plus qu'à rire avec lui et à demander au Seigneur de lui donner une autre chance : un jour avec des prénoms de saints un peu plus faciles ! …

Le Samedi Saint, à la moitié de l'injection, petit problème :

—  « Il y a quelque chose qui cloche », dit la sœur.
—  « Mais ce n'est pas possible, dit Jo, à l'école on nous a dit que les cloches étaient parties et qu'elles revenaient dimanche. Pourquoi dimanche ? »

Là, l'explication fut plus facile à donner et la porte était ouverte pour parler de Pâques.

Chaque mercredi, il fallait faire l'injection avant 10h30, car la sœur devait assurer le catéchisme. Jo le savait, et à chaque fois il demandait de quoi on allait parler ; mais quand la sœur lui proposait de venir il disait que cela ne l'intéressait pas…

Pour le faire un peu participer, l'idée est venue de récolter les capsules de couleur, des flacons des produits, pour en faire des pions qui marqueraient les petits efforts de carême des enfants du catéchisme. Ensuite on a gardé les flacons pour en faire des petits vases pour offrir aux grandes personnes malades, un bouquet de fleurs à l'occasion de la fête de N.D. de Lourdes.

Jo venait de temps en temps à la communauté avec sa maman ou sa sœur pour recevoir un colis alimentaire. Le grand Christ du cloître l'impressionnait beaucoup :

—  « Il a dû beaucoup saigner quand on lui a enfoncé les clous ! »

Et il restait à le regarder en silence… Une autre fois, au moment de Noël, alors que la crèche avec l'enfant Jésus était installée près de la croix, il dit à sa maman en montrant le grand Christ :

—  « T'as vu ce qu'ils en ont fait ! … »

Il y a 3 ans, la joie des retrouvailles familiales avait été partagée par tous, et chacun avait le désir de vivre ensemble… Mais, avec le temps, la situation familiale redevint difficile… Aussi fut-il décidé, pour le bien de tous, que le Papa resterait sur le quartier mais que la Maman et les deux enfants déménageraient rapidement. Le seul appartement disponible se trouvait à l'autre bout de la ville. C'est ainsi que nous avons dû passer la main à un cabinet infirmier plus proche. Par la suite, la maman nous a dit que le médecin avait demandé que les soins soient de nouveau pris en charge par l'hôpital…

Merci Seigneur de nous avoir fait rencontrer Jo. Nous continuerons de le porter dans la prière, lui et toute sa famille, pour que le désir de Te connaître ne cesse de grandir dans son cœur jusqu'à demander, peut être un jour, à devenir ton enfant bien aimé dans la grande famille des chrétiens.