Servantes des Pauvres
Oblates bénédictines

Au service des Pauvres et de leur famille

Mam Anna

Services des pauvres

Mam Anna, 95 ans, habite une maison de l'ancienne cité d'urgence d'une grande ville. Nous y allons depuis deux ans à la demande de sa fille qui travaille et qui ne peut plus assurer la toilette de sa maman. Dès les premiers jours, Madame X. est assez récalcitrante, car elle n'a pas l'habitude de faire faire sa toilette. Aussi, tous les jours, en lui disant « au revoir » la sœur ajoute : « A demain, si vous le souhaitez ? » Au bout de 8 jours, c'est Mam qui retournera la question et dira à la sœur : « J'espère que tu reviendras demain ? »

Comme le renard que le Petit Prince a apprivoisé, petit à petit, jour après jour, des liens se sont tissés. La sœur a fait connaissance avec Mam Anna, tout en faisant la toilette. Mam vit toute seule dans sa petite maison. A part une fille, qui habite près de chez elle et qui passe 3 fois par jour pour lui apporter ses repas, elle ne sait plus ce que sont devenus ses 11 enfants qui ne donnent aucun signe de vie. « Ils n'aiment pas les bêtes qui vivent avec moi », dit-elle à la sœur. Elle a perdu son mari, alcoolique, qui « est parti refaire sa vie pour le meilleur et pour le pire ». Dans sa solitude, son affection s'est reportée sur son chien et ses chats qui sont à peu près sa seule compagnie pendant la journée. Mam commande à ce petit monde, les nourrit, s'en fait obéir, le tisonnier en main.

Elle a besoin de parler, d'être écoutée. Enfant, elle faisait les poubelles avec son frère car il n'y avait pas beaucoup d'argent à la maison et son père buvait. La maman vendait ce qui était ainsi ramassé par ses enfants. Mam ne sait ni lire ni écrire. Pourtant, à 15 ans, en apprentissage chez des religieuses, elle aurait pu apprendre à lire, mais ses camarades de classe se sont moquées d'elle, elle en a eu honte ; pourtant, elle ne s'est pas avouée vaincue : elle va apprendre la broderie dans laquelle elle excellera. « Ça, je sais » dit-elle, et de parler des nombreux trousseaux qu'elle a brodés pour sa patronne dont elle n'a oublié ni le nom, ni l'adresse.

Après la toilette, c'est la prise de médicaments. Elle ne les aime pas et les glisse volontiers dans son lit ou dans sa poche, voulant tromper l'œil vigilant de la sœur. Mam s'en va ensuite prendre son petit déjeuner dans la salle de séjour les coudes appuyés sur une vieille table roulante, qu'elle pousse, - toute courbée, - avec difficulté. Chien et chats l'accompagnent et profitent de ce que Mam leur donne généreusement bonbons, crêpes, fromage, saucisson.

Quel chemin à parcourir dans cette maison où les animaux ont pris toute la place ! Comment rallumer la petite flamme ? Il y a pourtant un crucifix et les images des saints Cœurs de Jésus et de Marie au-dessus du lit de Madame X. qui est heureuse de savoir que la sœur et toute la communauté prient pour elle. Elle parle de sa première communion qu'elle a faite chez les sœurs, mais tout cela reste vague, très lointain. Mam accepte de regarder la messe télévisée le dimanche. Un jour de grande fête, la sœur lui apporte un livre de prières illustré avec de très belles photos qu'elle commente en tournant les pages. La sœur commence alors à réciter le Je vous salue, Marie que Mam continue, en hésitant et en se trompant de mots. Avec un peu de temps, elle retrouve bientôt les prières apprises dans son enfance et enfouies dans le souvenir d'une vie laborieuse, douloureuse et souvent mouvementée.

La paix revient dans la maison ainsi que l'ordre et la propreté. Une aide ménagère vient une fois par jour et les conditions de vie de Mme A. s'améliorent. Elle a quitté son grabat pour un lit médicalisé. Chien et chats vont dans le jardin pendant la toilette. Un fauteuil roulant facilite ses déplacements. En rangeant les affaires de Mam, la sœur trouve une statue de Notre-Dame dans un tiroir ; Mam l'avait dénichée dans une poubelle. Elle a les bras cassés mais Mam l'aime beaucoup, la prie, l'embrasse, la garde sur son cœur et sourit d'un sourire que la sœur ne lui connaissait pas.

Mam vient d'avoir 95 ans et à certains jours elle a des conversations profondes avec la sœur qui les suscite et qui révèlent sa foi profonde, solide comme du granit. Mam aime bien rire aussi et elle est volontiers taquine. Un jour, après qu'elle a éternué, la sœur, croyant bien faire, lui dit :

—  « Dieu vous bénisse !

et Mme X. de répondre :

—  « Et que le diable vous rôtisse !
—  « Ah non, répond la sœur, je n'ai pas envie d'aller en enfer avec le diable, mais en paradis. Vous aussi, non ? … »
—  « Ah ! Peut-être en enfer, avec toute ma vie… »
—  « Tout n'a pas été parfait dans votre vie, mais si nous demandons pardon à Dieu de tout notre cœur, Il nous pardonne car Il nous aime beaucoup, infiniment, comme personne ne nous a jamais aimés. »

C'est ainsi que, plus tard, étant plus mal, elle accepta de voir un prêtre et exprima le désir d'avoir une sépulture religieuse.

‘Écoute ô mon fils’.
L'écoute n'est-elle pas fondamentale dans notre relation avec le Seigneur, dans notre cœur à cœur avec Lui. L'écoute auprès des malades l'est aussi. À travers les soins, celle-ci a une grande importance ; il faut du temps, de la patience. Avec l'écoute, il y a aussi le regard, comme le rappelait notre St Père Benoît XVI :

« Au-delà de l'apparence extérieure de l'autre, jaillit son attente intérieure d'un geste d'amour, d'un geste d'attention, et je découvre que je peux donner à l'autre bien plus que les choses qui lui sont nécessaires, je peux lui donner le regard d'amour dont il a besoin ».
Deus caritas est.